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JUDITH
Judith héroïne juive, dont l’histoire est racontée dans le livre de l’Ancien Testament qui porte son nom. En voici la substance. La ville de Béthulie, assiégée par l’armée d’Holopherne, général de Nabuchodonosor, roi de Ninive, allait succomber. Une veuve, nommée Judith, résolut, par l’inspiration de Dieu, de sauver son peuple. Elle quitte la ville avec une seule de ses servantes, et se rend au camp des assyriens. Introduite auprès d’Holopherne, elle le captive par sa beauté, accepte de s’asseoir à sa table et, quand elle le voit accablé par l’ivresse, elle lui tranche la tête et rentre à Bethulie pendant la nuit. Le lendemain les juifs suspendent à leurs murs la tête sanglante d’Holopherne et les Assyriens, terrifiés, lèvent le siège après avoir éprouvé une sanglante défaite.
coproduction : cie Jours tranquilles, Arsenic
soutiens : ville de Lausanne, Loterie Romande, Pro helvetia-Fondation suisse pour la culture, Action Intermittents, Société Suisse des Auteurs, Fondation Nestlé pour l’Art
INTENTIONS DE MISE EN SCENE
A la lecture de notre texte (cf : dramaturgie) on devine le nombre de possibilités théâtrales que peut ouvrir un sujet comme celui-ci.
Toutefois, et fort de l'expérience de notre dernière création, je me rends bien compte qu'à l'étape actuelle de notre travail, il m'est indispensable de resserrer le propos et , surtout, de me l'approprier. Alors je me demande pourquoi Judith, et surtout pourquoi la succession de représentations picturales ou théâtrales qu'on a faite d'elle, me touche depuis si longtemps. Et il devient évident que c'est la Judith sexuée, une certaine image de la femme, de mon rapport à la femme qui est mis en jeu dans les ouvres de Cranach, du Caravaggio et des autres. Il m'est doux et terrifiant de m'imaginer en un Holopherne vaincu. Judith me fait peur et me bouleverse. Elle est la femme que toujours je voudrais mais jamais n'oserais aimer. Ce constat me donne, me semble -t-il, un angle d'attaque pour rencontrer Judith.
Il faudrait travailler avant tout sur ce que ces ouvres me renvoient de moi-même. Je cherche, accumule des documents, relis Bataille et tombe sur " l'âge d'homme " de Michel Leiris. Cette lecture m'ouvre de nouvelles perspectives. Leiris met continuellement la figure de Judith en opposition|en tension avec celle de Lucréce. " Lucrèce la chaste et Judith la catin patriote (.) se tiennent débout une devant l'autre, anges égaux du Bien et du Mal situés, par le sang dont elles sont maculées, sur un même plan de tuerie où s'efface toute médiocrité. Mais la pâle et malheureuse Lucrèce, servante ridiculeusement dévouée de la morale conjugale, est pourtant éclipsée par l'image insolente de Judith telle qu'elle dut se présenter sortant de la tente d'Holopherne, ses ongles aigus colorés par le moertre comme ceux d'une femme qui les vernit en rouge selon la mode du XXe siècle, ses vetements tout fripés, couverts de sueur et de poussière et remis hâtivement - dans le plus grand désordre - laissant apercevoir sa chair encore poissée de déjections et de sang.
Il me devient évident qu'elles doivent fonctionner " en couple ", qu'une ne peut exister sans l'autre, sans son contraire. Comme si elles étaient chacune à l'extrémité d'une ligne qui représenterait les projections que l'on fait sur celui|celle que l'on voudrait aimer, sur ce que l'on voudrait vivre. Elles sont fantasme pur, elles sont chacune l'idée d'un amour|d'une vie absolu et destructeur. Et ces idées me rappellent chaque instant que celle|celui avec qui je vis n'est peut-être rien d'autre que le reproche quotidien de n'avoir pas visé assez haut. C'est là que peut éclater au grand jour tout ce que je ne suis pas. Ni un Holopherne, ni un Tarquin - ni une Judith ni une Lucrèce.
Parler de mon rapport au monde à travers mes projections sur celles avec qui je voudrai vivre, voilà l'enjeu.
Il me devient possible de raconter où je ne m'aventure pas, ce que je veux ignorer de moi même, jusqu'où je veux m'impliquer. Je peux me demander ce qui fait de moi un non-résistant, un pleutre et ainsi mettre au centre de la création, par la négative, la notion de résistance
DRAMATURGIE
Avec la figure mythique de Judith nous voulons questionner une image extrême de résistance à l’oppression . Judith, la veuve, sauve son peuple des armées d’Holopherne ; usant de ses charmes pour s’introduire auprès du général, elle gagne sa confiance pour finalement lui trancher la tête et décapiter l’armée ennemie.
Un mythe et une histoire en mouvement que les hommes se transmettent, un sujet auquel ils réfléchissent ensemble à travers les générations. Interroger le mythe de Judith c’est d’abord interroger l’histoire. Depuis la Judith biblique, guidée par sa mission divine, modèle de vertu, femme rusée et implacable jusqu’à la Judith d’Howard Barker, humaine déchirée entre devoir et désir, prise dans un mécanisme physique où pulsion de mort et pulsion sexuelle se confondent, la femme Judith se crée, se transforme sur 2000 ans offrant une source inépuisable de matière à théâtre.
Dans cette histoire qui s’ouvre sur une écriture fondatrice de notre civilisation, nous croisons le déchaînement pictural des peintres de la Renaissance qui de Cranach l’Ancien à Caravaggio se saisissent du mythe pour souligner sa violence et sa sensualité. Puis Judith se “ psychologise ” et se “ sexualise ” en entrant en littérature au 19ème siècle. Judith devient une figure ambiguë de la femme traversée de désirs contradictoires. Vierge laïque qui tue pour échapper au désir chez Bernstein ou femme religieuse qui interprète le désir comme une volonté divine et tue l’amant pour se purifier chez Hebbel, Judith se complexifie. Freud la donne comme exemplaire du complexe de castration vécu par la femme à l’encontre de celui qui l’a déflorée. Décapitation et castration. De la figure politique et religieuse Judith devient figure sexuelle. Au 20ème siècle Judith se nihilise. Profondément troublée par son acte, l’héroïne assiste à sa propre transformation en mythe par le peuple qu’elle a sauvé. Chez Giraudoux, chez Fihman-Debièvre (qui place son histoire en Allemagne nazie ) et finalement chez Barker dans Possibilités Judith ne croit plus : transformée par la chair de son amant perdu, elle regarde les hommes construire l’Histoire.
C’est à la télévision et dans la presse écrite que Judith à fait ses plus récentes apparitions . En droite ligne avec le mythe, certains journalistes ont accusé Monica Lewinski d’être une Judith moderne, envoyée supposée du puissant “ lobby juif américain ” contre un Bill Clinton peu conciliant avec Benyamin Nétanyahou.
Et puis, pour d’autres commentateurs de la réalité du monde Judith a changé de camp ce 27 janvier 2002 quand Wafa Idris, palestinienne de 27 ans, a déclenché une bombe dans une rue commerçante de Jérusalem…. Pour terroriser ? Pour résister ? Pour lutter ? Etrange retournement de l’histoire où une femme palestinienne pose un acte extrême pour s’opposer à l’ennemi israélien. Etrange parallèle entre cette Béthulie biblique qu’Holopherne assiège en asséchant les puits, et cette Palestine toujours menacée, toujours inexistante dont les israéliens ont capturé l’eau vitale.
Qu’est-ce que résister ? Qu’est-ce que résister dans l’histoire de la femme ? quel est cet état limite ou l’humain acculé agit, lutte, sacrifie ? Quelle est la valeur de ma vie, de sa vie, au regard de l’histoire, au regard de notre histoire individuelle ?
Judith est une jeune résistante de 2000 ans. C’est son histoire en marche que nous voulons raconter.
EXTRAIT Première nuit
Judith à la fenêtre | le ciel immense sur sa tête | pense au bien être | Des doigts grimpants la bouche ouverte
Judith à la fenêtre pour toute sa vie la bouche ouverte
Judith la bouche ouverte sur le ciel immense
Attends
Les doigts grimpants
Le ciel dans sa bouche
Le goût de quelque chose
Et,
Ouvre encore
Sa bouche immense.
(Comme d'autres écarteraient leurs cuisses)
Lui, entre peau et cuirasse
Porte la barbe des taureaux,
Ecorche sa sueur contre les murs de celle qui tombera.
Lèche les pierres
Mange des cailloux
Pisse.
Il ne voit pas le ciel immense et,
reste à l'ombre du mur où il pense kalach.
Pas le moindre doute
mange plutôt de la terre
Ou meurt.
Des fourmis sur les chevilles
Ta langue entre les pierres
Force les ciments
Poli les granites
Le sable doucement dans ta gorge
Coule
Un baiser de molasse pour faire tomber Béthulie
La ville sous tes baisers se dilate
Demain elle cèdera à tes assauts
Et les fourmis se perdent dans ta toison
Lèchent tes jambes
Inondent ton torse ton sexe ton cul
Comme si la ville te rendait tes caresses
Encore Judith la bouche ouverte
Dans un jardin
Derrière les murs
Et le ciel qui ne veut rentrer dans ton apnée
Tu aimerais laisser la place au bleu
Tu veux boire les cieux
Mais
Une fourmi dans ta culotte
Te pique alors tu l'écrases.
Et grimpent les doigts a nouveau.
Il paraît que là en bas lèche la bête
Que demain
Pour lui tu mangeras d'autres terres que la tienne
Tes yeux brûlent
Tu ouvres un peu plus la bouche
Te tends vers le soleil
Le pointe du bout de la langue
Et serres tes cuisses l'une
Contre l'autre.
Jusqu'au sang.
Les papillons emmènent tes pensées
Lui la nuit tombée
Rentre dans son trou
Du sable plein la bouche
Un trou au pied des murailles
De la paille et des flèches humides de vin
Il laisse tomber sa cuirasse ses pompes
Son odeur partout suinte
Coule le long des tentures.
Assis sur son lit
Ses sandales dans la sueur
Flottent à demi
Il pense à demain
Baise 10000 vagins
et pleure
Sur la terrasse le ciel est blanc
Petit déjeuner
Elle fume une cigarette
Surveille les corbeaux du coin de l'oil
Plonge à nouveau son nez dans le bol de café
Avale
Et
Relève la tête sur un ciel noir de charognards | un ciel lourd de chairs, de plumes| un ciel vibrant du bruit des blindés| un ciel qui ne pleut que de la fiente et
Effectivement
La fiente tombe en rafale
Sur son front dans ses cheveux sur ses cuisses dans son café
La terrasse sombre sous une pluie de glaires
Le ciel la gifle
Lui coule dessus
Colle ses yeux ses cils alors
Elle se lève, titube
Ses vêtements se plaquent
Tièdes de guano
Sur sa peau
Elle se courbe
Vomit
Fait tomber sa tasse
Qui se brise
Glisse
Ses genoux cognent le sol
Se déchirent sur la tasse brisée
Sa joue dans les immondices
Ses lèvres dans la fiente, ses lèvres dans la gerbe et
Un charognard sur la table
Mort de rire la regarde
Ainsi vautrée
Son peignoir déchiré
Le cul à l'air
Du sang sur sa tempe
tremblante
Elle rampe sous la table
Se bat avec ce qui lui reste de vêtements
S'en extirpe, masse gluante
Se met en boule
Dans ses bras ses genoux
Egratignée
Elle lèche le sang
Déglutit
Ne reconnaît plus le goût de son sang
Ne reconnaît plus le goût de ses larmes
Tout n'est que fiente
Alors
Blottie
Elle attend le retour du bleu
Ouvre timidement sa bouche
Un peu
Tousse
C'est la guerre.
Je l'aime et le ciel coule encore
Bleu
Les vieux les généraux les pères sortent des maisons
Tout est calme, le ciel
Maintenant, le ciel est bleu
Débarrassé de ses vautours
La bête les a rappelés
Alors les vieux les généraux les pères sortent
Dans la fiente jusqu'aux genoux
Tremblotant|chancelant
Ils scrutent le ciel
Vide
Quelques-uns sont en retard
Encore dans leurs maisons ils frappent femmes et enfants pour
Soulager leurs impuissances|leurs impotences
Les seuls cris sont ceux-ci
Ceux des enfants mutilés par leurs pères
Alors que d'autres vieux| pères| généraux
Marchent
Claudiquent
Dans la merde jusqu'à la synagogue
Là, on se pleure dessus
Décide de ne rien faire trois jours encore
Puis de changer de dieu
Puis de changer de maître
Là, on décide de laisser trois jours au tout puissant
Pour se battre à notre place
Exterminer ceux d'en bas des remparts
Et nous prouver combien il est amour
Deux esclaves lèchent les plaies de Judith
Elle,
Debout dans sa salle de bain
Regarde les faïences
Les fourmis entre les faïences
Absente de son corps
Long
Les esclaves chuchotent les rumeurs
Entre deux coups de langue
Elles disent les vieux, la terreur
Elles disent trois jours encore et on change de maître
Puis de leurs cheveux frottent les chevilles de Judith
Elle
Toujours droite, les yeux dans les fourmis
Se prête mollement au jeu de la toilette
Ne comprend pas tous les mots
Mais saisi que bientôt
Elle
(Aussi)
Agenouillée
Lèchera la peau de ses vainqueurs
Déglutira leurs sueurs
Sera retournée exploitée
Qu'a quatre pattes, la jupe retroussée sur les reins
Elle attendra.
MAIS
Un frisson et
Léchée lavée elle se penche à la fenêtre se dégage des doigts et le voit lui en dessous collé aux remparts et derrière lui en dessous le désert jusqu'à l'infini grouille de quartier de boufs de caisses de munitions de vieux fusils de putes de chariots de tanks de jeunes soldats.
C'est la première fois que son regard tombe, que son regard sur lui loin là en bas s'écrase, son regard sur lui et les soldats chute l'entraînant dans un énorme vide et
Elle sent que toute son âme défenestrée se lance sur le sol pour se fracasser aux côtés de la bête
Son âme gît dans la caillasse et elle pleure derrière sa fenêtre alors
Alors Judith déchirée le regard sur les deux esclaves aux lèvres encore barbouillées de fiente doucement
Demande
Demande
Qu'on la prépare maquille parfume.
(Chanel|Gucci|Dior|Guerlain|Lancôme|St Laurent|Ricci etc)
Ses yeux se vident tandis qu'elle,
Elle s'acharne à peindre en rouge ses lèvres, la pointe de ses seins, son sexe
Cambrée sur des talons jusqu'au plafond
Elle dessine son corps en femme
Du rouge et encore du rouge
Elle s'acharne jusqu'à ce que
Nue mais lourde de peinture et de parfum elle soit autre
Et là
Sur le mur
Elle cueille une fourmi
La pose sur sa langue
L'avale
Déglutit alors que déjà ailleurs
Ses esclaves échangent un baiser
Se vautrent sur le carrelage
Mêlent leurs salives
Judith enjambe les deux filles
Récolte un baiser
Et,
Prête
S'en va à la guerre
Dehors
Les vieux les généraux les pères
Assis
Autour d'une fontaine sans eau
Pleine du charnier de leurs enfants assassinés,
Sacrifiés à leurs impuissances
Ne sont qu'urine.
Accablés et somnolents ils se caressent vaguement
L'un d'eux a sorti son sexe, le remue, le frotte contre la jambe d'un moins vieux
Qui, lui-même
Bave sur la nuque de son voisin endormi,
La bouche ouverte
Et
Etc.
Les mouches dans un va et viens
entre la fontaine aux enfants et les vieux,
entre une putréfaction et une autre,
sont seules à secouer l'air sec de Béthulie quand, au loin, du haut de la ville, arrive Judith.
Judith seule
Plus belle et grande que jamais
Elle est loin encore
Mais déjà vieux généraux et pères
S'extirpent de leurs mous attouchements
Pour plisser leurs yeux
Et repérer
De leurs regards jaunes
Celle qu'ils ne reconnaissent pas encore
La femme du mort
La veuve encore vierge
Celle que le vieil impotent
Leur frère désormais crevé
N'a pu toucher
Elle était leur enfant aussi et
Devant l'apparition blanche et rouge
Abasourdis
Ils hésitent
Une déesses une pute | Se prosterner ou sortir leurs vieux sexes déjà tendus
Mais dans sa tête à elle il n'y a que la bête
Les vieux, tas gluant de chaires mortes
Imbroglio de peaux ratatinées de vêtements de notaires de sécrétions
Lui importent peu
Haut perchée, ses jambes tendues
Elle va à la bête.
Aussi lorsqu'elle arrive à leur hauteur
Indifférente
Et qu'ils ne voient qu'arrogance dans
Ses seins
Son sexe rouge vif
Ses cheveux parfumés
Sa bouche énorme
Ses jambes trop longues
Et cette odeur à les faire baver, ils rient et retirent leurs ceintures de cuir
Le premier choc est celui d'une lourde boucle de métal
Sur sa bouche|contre ses dents
Elle porte ses mains à
Sa bouche
Mais déjà se retrouve à terre, essuie crachats, coups de cannes, coups de pieds, de poings
Elle sent ses os craquer
Ses lèvres enfler
La salive des vieux dans son cou
Leurs râles
Alors
La tête fracassée sur les pavés
Souillée mais forte
Elle attend
Pense à lui
HOLOPHERNE
La poussière dans sa bouche n'assèche pas ses yeux
Donc
Abîmée|vautrée|disloquée elle reste trop belle
Et
Tandis que
Le dernier des vieux lui pisse dans les cheveux et soulagé retourne s'assoire
Elle apprend son corps
Aime jusqu'à la moindre écorchure
De la masse de chaire|cheveux|maquillage| répandue au sol
Elle extirpe
Muscle par muscle
La nouvelle Judith
Son corps existe
De partout il brûle craque
Et
Comme le poulain juste né qui
Doucement
Péniblement
Se détache du sol
Elle se dresse
En goûtant la douleur de chaque mouvement
A peine un spasme de douleur l'a fait tressaillir, chuter
Qu'elle reprend
Son ascension
Son érection
Vers une douleur plus grande
Vers une extase nouvelle
Maintenant son corps lui appartient
Elle et lui sont un
Unis dans leur envie de douleur
De sacrifice,
Vivants.
Alors
Droite
Ses longs cheveux collés au rouge de ses lèvres
Lourds d'urine et du sable de sa ville
Sa peau meurtrie déchirée souillée de tout ce que les vieux généraux pères ont pu sécréter
Elle s'en va anéantir l'autre.
© Fabrice Gorgerat