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Mise en scène
Fabrice Gorgerat
Assistanat
Anabel Labrador
Jeu
Fiamma Camesi et une comédienne à définir
Ethno-dramaturgie
Yoann Moreau
Costumes
Karine Vintache
Musique/tissu sonore
Aurélien Chouzenoux
Lumière
Daniel Demont
Performance, scénographie et photos
Estelle Rullier

Médée/Fukushima

ENJEUX

Nous allons travailler sur Médée à Fukushima. Nous pensons que le mythe nous permettra d’éclairer et de mettre en scène une problématique plus actuelle que jamais. L'histoire récente nous confronte à des catastrophes d'un nouveau genre. Elles ne sont plus spectaculaires mais de l'ordre du bruit de fond. Elles n'ont plus la forme d'un aléa violent et brutal, mais sont devenues invisibles et lentes, diffuses et continuelles, de type atomique.

La Médée d'Euripide  rejoue le drame après le drame (le meurtre de son frère, la trahison de son père, le meurtre de Pélias par ses propres filles, l'exil, etc.). Elle incarne l'impossibilité de mourir, l'irréversibilité de l'amertume, de la rancœur et de la vengeance. Pour Médée, comme pour le vivant face à Fukushima, "C'est le début de sa douleur; elle n'en est même pas encore à la moitié."

Fukushima c'est aussi la perte de scène. Contrairement à toutes les autres formes de catastrophes, les accidents nucléaires ne sont pas localisés, ils diffusent en se diluant, ne restent pas cantonnés à une "zone". Nous sommes concernés à terme.  Lire...

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Si nous avons décidé de travailler avec deux terrains, l'un qui correspond au questionnement académique (Fukushima) et l'autre à la tradition théâtrale (Médée) c'est pour pouvoir opérer une mise en tension, une dialogique entre ces deux contraintes. Voir comment Fukushima peut renouveler la lecture de Médée, et comment Médée peut permettre de décrypter la dramaturgie spécifique de Fukushima. Voir comment le récit tragique peut éclairer une catastrophe latente, constituer un outil qui permet d'en saisir le nœud d'intrigue.

L'accident nucléaire de la centrale de Fukushima pose de manière décisive la question de la mise en récit d'un phénomène invisible, intraçable et durable. Le concept de catastrophe, formé sur la dramaturgie grecque, n'est plus opératoire pour rendre compte de cette nouvelle catégorie de phénomène. C'est le problème théorique formulé par Yoann Moreau (EHESS/CNRS) dans "Fukushima n'est pas une catastrophe" (à paraître dans Ebisu) : il n'y a pas de concept pour traduire le drame à l'œuvre dans un accident nucléaire, pas de concept et – surtout – pas de dramaturgie. Nous manquons de ressorts tragiques pour rendre compte de drames ponctuels et domestiques dispersés dans l'espace et dans le temps, mais dont la somme, au fil des années devient massive.

Les accidents nucléaires accroissent un bruit de fond qui incommode le vivant et accroît la probabilité de ses dégénérescences. Cela pose un problème théorique (Fukushima n'est pas une catastrophe, comment peut-on la qualifier ?) et un terrain d'étude académique (les données concrètes qui concernent Fukushima). Cela pose également question du point de vue dramaturgique : comment faire spectacle d'une tragédie sans catastrophe ? Le bruit de fond peut-il constituer un spectacle sans pour autant devenir signal ? Comment fonder une intrigue sans émergence d'un dénouement ? La radioactivité affecte le vivant de manière organique, en deçà de tout registre de prédication. Autrement dit, quoi que l'on en dise, quoi que l'on en pense et quoi que l'on fasse, l'accroissement de la présence d'isotopes radioactifs est une donnée avec laquelle il s'agit désormais de composer dans notre chair. Dès lors, comment fonder une intrigue sur des processus qui se produisent à l'échelle cellulaire, de manière insensible, sous la forme d'un stress organique. Comment mettre en scène une ambiance organique dont les protagonistes ne sont pas conscients ? Comment rendre compte d'un drame qui se joue en deçà de ce que nous sentons?    fermer

RECHERCHE/CREATION.

Pour mettre en lumière les enjeux dramaturgiques cités ci-dessus nous allons organiser notre travail en quatre phases. Le spectacle sera l’aboutissement d’une année de recherche mais surtout, il sera le récit de cette recherche. Parcours de création et forme du spectacle à venir sont étroitement liés et devront déboucher sur un road-movie atomique, de Corinthe à Fukushima. Médée concentre en elle un nombre de valeurs que tout oppose à l’idée de modernité, de technique et d’organisation que symbolise une centrale nucléaire, à fortiori au japon. Petite fille du soleil et magicienne, Médée est la force archaïque, antipsychologique et non-maitrisable par essence. Mais, avec l’accident récent de Fukushima apparaît une foule de similitude où les deux axes de notre recherche s’éclairent l’un l’autre. Magie, danger sourd et invisible, agonie, font écho à la radioactivité, à la perte de contrôle et à des forces énergétiques aussi incontrôlables que le devient Médée dès lors qu’elle entre dans son processus de vengeance. Les deux thèmes se rencontrent dans la catastrophe.

Ci dessous, la présentation du projet, phase par phase, pour vous donner une idée plus concrète et plus large du travail à venir, de ses enjeux et de son aboutissement. Cliquez sur les titres pour lire les détails.

1. Enjeux, Mai 2012, Un mois, Lausanne

La compagnie a remporté un appel à projet de recherche lancé par la Manufacture (HETSR). Nous avons profité de ce travail pour élaborer la base de notre projet. Il s’est agi de travailler sur la notion de catastrophe dans une étude comparée entre une pièce classique (le Médée d’Euripide) et un accident de type atomique. Fukushima n’est pas une catastrophe au sens premier du terme car elle n’est que le début, que l’avènement de phénomènes à venir. Comment un mythe antique peut trouver sa place dans une dramaturgie sans résolution ? La tragédie dans son acception classique est la rencontre de deux échelles, celle des hommes et celle des Dieux : est-il pertinent de remplacer le divin par le radioactif ?
Telles sont les questions sur lesquelles nous avons travaillé pendant cette phase. Pour ce faire j’étais accompagné de Yoann Moreau, ethnologue spécialiste des catastrophes, Pauline Noblecourt, dramaturge, ainsi que de deux comédiennes, de notre scénographe et de notre musicien.
Ce travail nous a permis de jeter les bases dramaturgiques de notre spectacle.
A l’issue de ce chantier, nous avons présenté une petite forme et rédigé un mémo qui doit servir de base théorique au reste du travail de création. C’est fort de cette phase, où nous avons creuser les enjeux et expérimenter des pistes de travail de plateau, que nous allons pouvoir aborder la suite.
Il s’agira aussi d’affiner notre protocole de travail, de réfléchir à la manière de mettre en jeu les corps des comédiens dans l’étape suivante.

2. Ecriture, Impros, Scéno… Décembre 2012, résidence au collectif 12-
    Centre A. Malraux, Mantes la Jolie (France)

Cette partie sera une première tentative de mise en forme des matériaux ramenés de Fukushima. Il me semble important de préciser ici la notion de road-movie. Outre le fait de raconter notre voyage et notre recherche, le point essentiel dans cette forme est que les paysages ne défilent que pour révéler l’intériorité, les éléments constitutifs et archaïques fondateurs de notre être ; la quête n’est qu’un prétexte. C’est bien du bouleversement (ou non) de nos corps du à la rencontre de Médée et de Fukushima qu’il s’agira de parler.
Ces paysages traversés seront les sons, souvenirs et sensations ramenés que le travail de la scénographe et du musicien devront transcender et matérialiser pour que puisse se rejouer le voyage intérieur des comédiens, devant le public. J’aimerais qu’à l’issue de ces trois semaines, les concepts de décor et d’environnement sonore soient établis.
D’autre part, la période entre notre retour et cette phase de travail, sera pour moi un moment d’écriture. A ce moment là, nous ferons passer l’épreuve du plateau à mes textes, ce seront les premiers essais ou nous mélangerons impros et verbe.
Enfin, nous allons aussi confronter les théories et présupposés établis lors de la recherche à la Manufacture avec nos expériences japonaises. Nous allons nous demander si le travail de plateau élaboré en phase une fait encore sens au vu de ce que nous avons vécu : peut-il être le prologue qui mettra en reliefs nos errances nippones ?
A la fin de cette résidence, nous proposerons une forme performative, un état des lieux où nous montrerons l’avancée de nos recherches et les directions prise par le projet.

3. Répétitions, janvier-février 2013, six semaines à l’Arsenic, Lausanne.

A ce stade du travail, nous disposerons d’écrits, de la scénographie, du son et des costumes. Avec l’idée d’un travail sur un temps long, j’aime à penser que l’évolution de notre regard et de nos ressentis sur la thématique explorée pourra aussi être un matériau dramaturgique. De la peur de ce que représente Médée en nous et du côté terrifiant de la catastrophe de Fukushima à la mise en forme du spectacle se dessine une histoire, celle de notre rapport à des forces invisibles, qu’elles soient radioactives telluriques ou mythologiques. Ce parcours qui nous mène de la crainte instinctive, presque animale, à une pièce de théâtre est aussi un matériau narratif que j’aimerais exploiter, une mise en abîme, comme un making-off du projet qui nous permettra de donner du relief et pourquoi pas de l’humour à nos propos.
Nous disposerons donc de six semaines pour arriver à la forme définitive du projet.  Elles seront constituées d’allers retours entre un travail d’improvisation, un travail sur mes textes et les interventions de Yoann Moreau. L’idée ultime est d’organiser un voyage pour le public où, de Corinthe -ville de Médée- à Fukushima la dévastée, il pourra vivre et ressentir sa propre déchirure, son propre écartèlement entre pulsions archaïques et cartésianisme dévastateur. Nous partirons d’une catastrophe au sens grec classique pour sombrer avec une catastrophe d’un nouveau genre, Fukushima. Ne serait-ce pas le chemin réservé à tout un chacun, d’un accouchement douloureux et ensanglanté à une longue agonie nous menant vers un inconnu absolu ? Cette quête peut et doit dire l’humain dans ce qu’il a de plus insensé et magnifique, dans ce qui  le définit avant tout : la catastrophe.