textes | presse | tournée | technique

INTENTION

Le poème a la particularité de ne jamais être univoque.

Dès les premiers vers Tarquin nous est décrit comme le violeur mais n'est pas déshumanisé pour autant. Il vit un calvaire, se bat avec ses pensées, avec ses propres mots. De ce combat intérieur naît un érotisme fort qui tient au flirt de Tarquin avec l'idée de transgression. Lucrèce est la femme qu'il ne doit pas violer.

C'est la femme de son ami, elle est respectée de tous, elle le connaît, lui fait confiance et, surtout, il sait et dit lui-même que cet acte entraînera sa propre chute. Ainsi, dans la description du voyage de Tarquin jusqu'au lit de Lucrèce, les idées de passion, de besoin bestial et de mort se confrontent à sa raison. Un combat tragique que l'on sait perdu d'avance. Mais un combat dans lequel Tarquin nous semble bien plus vivant que n'importe qui. On a l'impression qu'il renonce à sa vie pour être en vie. Lucrèce, avant le viol, nous est dépeinte comme soumise à son mari, fidèle et pure. Elle est une icône d'une blancheur et d'une pureté absolue. Mais elle n'est qu'une image. On ne parle d'elle que pour vanter sa chasteté, la beauté de son visage, de ses seins. Une image trop belle pour un Tarquin guerrier et sanguin. Il nous apparaît comme un enfant voulant casser une image trop forte pour lui. Il s'en va détruire un tableau pour voir de quoi il est fait, pour entendre la toile se déchirer, pour trouver dans la destruction une réalité tangible. D'ailleurs, une fois son forfait accompli, il est comme un gamin devant un jouet cassé : vide et anéanti. La destruction de l'autre est ici une destruction de soi. Notre idée n'est pas, évidemment, de faire l'apologie du viol comme manière ultime de vie mais, formellement, de voir jusqu'où l'on peut rester en empathie, d'abord avec Tarquin, puis avec Lucrèce. Comme nous venons de l'expliquer, il peut y avoir catharsis avec Tarquin.

Shakespeare anime Lucrèce une fois qu'elle a été touchée dans son corps. Elle vit, parle, parce qu'elle a été odieusement blessée.

Comme si Tarquin, en brisant l'image/l'icône ,lui avait redonné vie.

A partir du moment du viol, Tarquin n'existe plus. Le lecteur vit avec celle qui a été bafouée et réclame vengeance avec elle. Là aussi, nous savons que la destruction de l'autre ne peut passer que par la destruction de soi. Lucrèce va s'immoler pour entraîner la chute de Tarquin. Mais son sacrifice sera le fruit d'une longue réflexion cartésienne. Elle n'a pas d'autre choix pour retrouver son honneur que mettre en scène son suicide sous les yeux de son père et de son mari. Pour Tarquin, la perte de la raison à été fatale. Pour Lucrèce, c'est la raison elle même qui le sera. Et une fois de plus, nous pouvons nous demander jusqu'à quel moment nous avons le droit de cautionner son raisonnement. Le spectateur se retrouvera dans le désir de vengeance de Lucrèce mais sera-t-il prêt à suivre et à assumer ses actes jusqu'au bout ?

Il nous faudra, avec notre vocabulaire propre, rendre la partie narrative du poème. Cette partie est faite avant tout de sensations, d'impressions, d'envies. Elle est très animale. C'est une histoire de corps, de mouvements, de lumières particulières, de son. Toutes ces choses sont capitales chez Shakespeare. Elles sont dans sa poésie et elles sont sa poésie. L'univers qui entoure les protagonistes est presque aussi important qu'eux. Ceci va nous obliger à mettre en place un dispositif scénique fort où résonnent tous les enjeux dramaturgiques. Pour se faire il nous faudra considérer d'abord le plateau comme l'intérieur du crâne de Tarquin. Un endroit fantasmatique où s'entrechoquent ses désirs comme ses répulsions. C'est un monde où la réalité fuit à chaque instant, où l'homme se perd dans ses doubles, où il est happé par des images de corps, où ses envies le mettent à terre autant qu'elles l'élèvent. L'enjeu sera que le plateau tout entier nous dise ce qu'est Tarquin sans jamais tomber dans les facilités de la bête illustration.

Puis, après le viol proprement dit, le plateau tout entier doit doucement basculer vers une blancheur froide. La lumière doit se faire sur ce que nous avons vécu avec et par Tarquin. Un univers de lande désolée où la pensée est aussi sèche que les cadavres qui la jonchent. Ce désert serait le cœur de Lucrèce.

Les comédiens évolueront contre ces univers. Endossant les rôles et s'en séparant pour servir au mieux le propos. Ils se feront Tarquin, Lucrèce, objet de convoitise, objet de vengeance etc.

Dans ce texte, les mots sont ce avec quoi les protagonistes se battent. Tarquin pour légitimer ses actes à ses propres yeux, Lucrèce pour se débarasser de sa souffrance, la rationnaliser et assurer sa vengeance. Ce sont les mots qui leur permettront d'appréhender les univers mis en place, des univers qui les dépassent et contre lesquels ils devront se cogner. Nous travaillerons donc en improvisation pour faire émerger le texte, trouver le moment où ce qui est dit est strictement nécessaire, redonnant ainsi aux mots de Shakespeare tout leur poids.