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Lorsqu’en nous avons créé Les 7 Lear de Howard Barker en 2001, nous découvrions le texte qu’il y adjoint en post-face :

Le théâtre humaniste

Nous sommes tous vraiment d’accord.
Quand nous rions nous sommes ensemble.
L’art doit être compris.
La finesse d’esprit lubrifie le message.
L’acteur est un homme/une femme non différent de l’auteur.
La production doit être limpide.
Nous célébrons notre unité.
Le critique est déjà de notre côte.
Le message est important.
L’auditoire est cultivé et il rentre chez lui heureux ou fortifié

Le théâtre de la catastrophe

Nous ne sommes d’accord que rarement.
Le rire dissimule la peur.
L’art est un problème de compréhension.
Il n’y a pas de message.
L’auteur est d’une nature différente.
L’auditoire ne peut pas saisir tout ; pas plus que ne le pouvait l’auteur.
Nous nous querellons pour aimer.
Le critique doit souffir comme tout le monde.
La pièce est importante.
L’auditoire est divisé et rentre chez lui ebranlé ou confondu.


Je le cite aujourd’hui, parce qu’à l’époque déjà il synthétisait nos envies. Des envies de rupture d’avec ce que Barker nomme le théâtre humaniste et qui correspondait alors à notre travail. Nous voulions passer à autre chose, trouver notre vocabulaire propre. Notre travail s’était éloigné de nous-même, de nos aspirations. Ceci signifiait qu’il fallait trouver une autre manière de se mettre en jeu. Dès lors, une fois Les sept Lear créé nous sommes rentrés en rupture avec notre manière de fonctionner.
Jusque là nos travaux dramaturgiques étaient portés avant tout sur une analyse post-brechtienne du monde. Il s’agissait d’éclairer nos contemporains sur l’état du monde. Pour ce faire nous recourions à un montage où plusieurs textes se mettaient en perspective, où le message était clair et se voulait sans ambiguïté.
Comme dans le texte ci-dessus le spectateur pouvait rentrer « heureux ou fortifié » mais en tous les cas peu ébranlé. Rien ne le remettait en cause, à aucun moment il ne se retrouvait face à lui-même. Alors où aller ? Comment travailler ?
De notre réflexion se sont dégagées trois lignes qui caractérisent aujourd’hui notre travail:

le rapport au thème abordé
la méthode
l’interdisciplinarité

D’abord le thème: le sujet de nos créations est secondaire, l’important réside dans notre rapport au thème. Même si cela peut être vrai aussi pour des créations plus classiques, la mise en jeu nous paraît plus grande et la possibilité de tricher avec nous-même plus réduite en construisant nos spectacles de A à Z. C’est en réécrivant des mythes, en s’emparant de thèmes universels et en essayant de les faire nôtres que l’on révèle notre rapport au monde, nos malaises et échecs quotidiens.

Ensuite la méthode. à partir du thème choisi, j’écris un long poème. Celui-ci est avant tout un matériau qui sert de base de travail à toute la compagnie. Le but est de redonner la poétique du texte sans l’énoncer. Pour se faire nous travaillons en improvisation le plus longtemps possible, aidés par un dramaturge et une chorégraphe. Au bout de quelques semaines nous avons une masse de saynètes, situations et matériaux. à ce moment de la création, le travail devient un travail de montage, au sens cinématographique du terme. Il s’agit de faire en sorte que les propositions de tous créent du sens une fois assemblées.

Pour finir, l’interdisciplinarité. Du moment que le texte n’est plus l’enjeu central, l’enjeu qui hiérarchise tous les corps de métiers pour qu’il soit bien rendu, il nous semble que tous les moyens scéniques permettant de redonner la poétique voulue doivent être explorés. Si un son et lumière me bouleverse plus qu’un comédien qui pleure, il n’y a pas de raison de s’en passer, si un solo de danse pose plus de sens qu’une longue tirade non plus.

Fabrice Gorgerat